TEXTES

La trajectoire de Lucio Fanti rend compte d’une rupture dans l’histoire de l’art, l’éclat d’un éclair dans un ciel noir.
(…)
Lucio Fanti commence à peindre dans un contexte de conflits stylistiques et idéologiques par certains côtés très similaire à celui du Paris des années 1930. Mais Fanti a toujours vécu dans deux mondes : la France et l’Italie, deux mondes liés par la culture latine et méditerranéenne, mais aussi par des évènements spécifiques tels que la Biennale de Venise et, aux alentours de 1968, des batailles idéologiques communes et le partage de héros culturels tels qu’Althusser, Deleuze, Godard, Pasolini ou Visconti… Siate realisti chiedete l’impossibile (« soyez réalistes, demandez l’impossible »)
(..)
Dès ses premières toiles, peintes dans sa chambre en 1967 comme Famiglia, (à partir de photographies, avec déjà un homme en train de disparaître) Fanti montre que le rêve tourne à l’aigre ; l’année suivante, dans le tableau Santa Famiglia l’image de l’enfant est gâtée par un défaut à l’œil : un aveuglement tripartite règne sur la famille ; un crépuscule macabre est de mauvais augure.
La principale source de Fanti à l’époque est l’album Kiev 1654 – 1954, un cadeau officiel fait à son père. En 1969, Les Petits Enfants de la Révolution jouent avec le photomontage. Dans les exemples staliniens classiques, Staline et Lénine – les patriarches géants – sont collés en haut de photographies aériennes de foules et de gratte-ciel ou de flottilles de tanks minuscules ; ils « pointent » vers l’avenir. Mais Fanti inverse le cadre temporel : la partie supérieure, région
53 52 du futur glorieux, devient le passé ; la technique du montage photographique, qui avait été dynamique, avant-gardiste, disparaît dans une uniformité couleur sépia. La partie inférieure présente une nouvelle réalité saisissante : des jeunes hommes énergiques qui pourraient un jour, comme Paul Thorez, le fils de Maurice Thorez, ancien leader du Parti communiste français, dénoncer Artek (une expérience qu’ils ont partagée) comme « microcosme du soviétisme ». Par cette inversion du haut et du bas, de la gravité, des horizons réels et idéologiques, Fanti propose un modèle parfait de rébellion.
(…)
Les Poèmes Inutiles de Fanti et ses images d’un Jeune homme dans un état de nostalgie reprennent les derniers mots de Maïakovski, mais avec une différence : « la barque de la poésie s’est brisée contre la vie quotidienne ». Il ne s’agit plus de la barque de l’« amour » mais de la « poésie » elle-même, la poésie créatrice de mythe : c’est tout l’édifice qui s’effondre. Althusser avait été frappé par « l’étrangeté de quelques papiers volant au ras d’une immense plaine accablée d’un ciel d’orage, ou d’hommes qui, sur la neige, lisent, et des feuilles s’échappent de leurs livres ». Bientôt l’œuvre de toute sa vie s’envolerait, finissant dans la tragédie et dans ses Mémoires : « L’avenir dure longtemps… »
(…)
Les années de théâtre ont marqué une interruption dans le travail pictural de Fanti avant que les tableaux retrouvent l’intensité du Brouillard peint en 2006. Des pieds de vigne en hiver y dessinent une dentelle faite des sarments et de leurs reflets : la perspective se perd au fur et à mesure que les pieds de vigne semblent se rapprocher – et pourtant aucune surface n’est peinte qui nous permettrait de progresser vers eux. Un autre paysage noyé dans un tourbillon de brouillard, encore des mirages: mais ce sont également des journaux intimes.
(…)
Les raisins noirs des tableaux récents de Fanti, des accumulations de globes agrandis, tumescents dont la pruine est éraflée par les feuilles agitées par le vent, subvertissent le message de « vanité » qu’il y a dans toute nature morte. Ils rappellent les ballons qui flottent autour de la tête en bronze de Maïakovski dans un tableau ancien ou le propos de Fanti: « Ma vie de théâtre était une succession de bulles… »
(…)

Et la révolution gronde de nouveau. Maïakovski rit. Le temps de Fanti, c’est maintenant !

Sarah Wilson, février 2011