TEXTES

Souvent tourné autour du pot pour savoir par quel bout prendre la chose. Impossibilité pour moi d’aborder le travail de Lucio Fanti, en faisant abstraction de ce que je crois savoir de lui : sa biographie ne m’est pas étrangère, et surtout, elle me concerne au plus haut point. Nous sommes tous deux les enfants de notre siècle. Tous deux nous avons cheminé vers un horizon qui n’était peut-être qu’un mirage. Peut-être parce que d’une manière ou d’une autre, il nous est difficile d’acquiescer à l’impasse que la réalité historique qui est la nôtre semble aujourd’hui nous imposer.

Rendre compte du mirage, c’était pendant un temps pour Lucio se confronter aux images que ce mirage a engendrées et qui ont hanté toute une génération dans le pays vers lequel était tourné notre regard. Matérialiser ces images, c’était en quelque sorte avec une mélancolique ironie déchirer le voile qui recouvrait une certaine réalité. L’Histoire, la grande, a en quelque sorte accompagné Lucio dans son effort de dévoilement.

Mais la peinture, comme toute forme d’art, a elle-même sa propre histoire et c’est elle qui, à mes yeux, est en train de rattraper Lucio au tournant. En être là, est, je le sens bien, être confronté à une impitoyable exigence ; exigence qui, à d’autres peintres, s’est peut-être d’emblée imposée en toute innocence.

Cette exigence était et est aussi celle à laquelle sont confrontés les poètes qui font de l’agencement des mots l’outil dont ils se servent pour s’affronter au réel dans le souci, chacun à leur façon, de le rendre praticable au lecteur ou au spectateur. Titina Maselli avait pour coutume de dire (et pour moi cela n’avait rien de rhétorique) que pour elle le théâtre, c’était « de la parole dans l’espace ». En concevant les espaces où purent, à mes yeux et en ce qui me concerne, s’épanouir les poèmes de Busenello pour Monteverdi, les textes d’Honoré de Balzac (Les Paysans), Paul Claudel (L’Otage, Le Pain dur), Samuel Beckett (En attendant Godot), Nikolaï Erdman (Le Mandat), Youri Olécha (La Mort de Zand), Marius von Mayenburg (La Pierre)… , Lucio a pu par intermittence échapper au terrible diktat de la toile blanche.

Le travail au théâtre a donc, me semble-t-il, permis à Lucio, parallèlement à son travail de peintre, de desserrer l’étau. Les dialogues avec les poètes de la scène et avec nous, gens de théâtre qui lui demandons d’être des nôtres, lui ont ouvert un champ où, avec une générosité infinie, il pouvait sans retenue « gaspiller » tous les trésors d’un savoir-faire sans cesse surprenant et d’une imagina- tion qui dans sa gravité n’a pas oublié le domaine de l’enfance.

C’est pourquoi au fond j’espère sans scrupule pouvoir encore souvent me retourner vers lui.

Bernard Sobel, décembre 2010