TEXTES

D’où revient Lucio Fanti, où était-il parti ?
Depuis des années, des décennies peut-être dans son cas, toute notion claire du temps passé se brouille : était-ce hier, était-ce dans une vie antérieure ? Lucio Fanti avait disparu.
Certes, il était vivant, on en avait la preuve. Il signait régulièrement des décors de théâtre, pour les
meilleurs metteurs en scène, en France, en Allemagne.

On pouvait même le croiser, ici ou là, dans une galerie, à la sortie d’un théâtre, chez des amis communs. Mais il avait disparu de l’univers de la peinture. Il s’était absenté de lui-même en tant que peintre.
Je ne vais pas trop longtemps me demander pourquoi. Il y a autant de raisons de cesser de peindre que de cesser d’écrire, ou de vivre.
Chez Lucio Fanti, me semble-t-il, il y avait pourtant une raison particulière, particulièrement grave : sa peinture des années soixante-dix n’avait plus d’objet.
(…)
Mais le voici revenu à la peinture, revenu à la vie
Les privilèges d’une amitié jamais démentie m’ont permis de suivre les étapes de ce retour à la peinture-vie. D’en observer les progrès, les tâtonnements, les colères.

La première chose qui frappe, bien évidemment, dans cette nouvelle série de toiles, c’est l’absence de toute figure humaine.
Nous ne voyons désormais que ces vignes de Camargue, dépouillées par l’hiver, inondées, reflétant
des lumières astrales, crépusculaires de préférence : une nature nue, saisie au moment où le travail de l’homme, sa présence indispensable, s’absentent et s’évanouissent dans la trêve saisonnière des
vignerons.
(…)
Peut-être une parabole se déploie-t-elle ici, modeste mais significative, qui concerne l’histoire de la peinture contemporaine, ses batailles autour de la figuration, autour de l’interdit de représentation.
Quoi qu’il en soit, une nouvelle vie commence, d’un peintre, de sa peinture, une vie qui n’est pas forcément gaie, mais qui est empreinte de la gravité des commencements.
Des recommencements, plutôt. Un revenant est toujours grave.

Jorge Semprun, Paris, octobre 2003