TEXTES

Peut-on être à la fois ironiste et poète ? Dedans et dehors ? Lyrique et satirique ? Peut-on à la fois épouser intimement le passé d’une illusion et le tourner subtilement en dérision ? Si on a beaucoup de talent, oui. Car c’est un art très difficile, tant, dans nos habitudes, l’empathie à la distance s’oppose. C’était l’art de Milan Kundera dans ses premiers romans. C’est celui de Lucio Fanti dans ses tableaux « soviétiques ».

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Il était une fois le communisme. Fanti connaît son sujet. Il travaille sur le motif. Il nous fait voir en rêve ce qu’il a vu en vrai, dans son enfance, comme invité des camps de vacances de Crimée (l’avantage d’avoir eu un père au parfum).

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Fanti a peint l’idéologie toute crue, la prenant à son propre piège. D’où l’effet cathartique de cette imagerie subversive, bien plus scabreuse et iconoclaste que les icônes de Maurizio Cattelan ou de Pierre et Gilles : ces clichés de commande prennent nos clichés d’aujourd’hui à contre-pied. En montrant le faux, Fanti dit le vrai, car ce décor fut aussi une réalité, pas moins que La Kolyma. Il ose nous rappeler l’inavouable : « l’enfer totalitaire » fut la patrie des poètes, des enfants sages, des chics types et des hommes de science. Un Éden stakhanoviste. Il met en scène la sérialisation industrielle des individus, tous jumeaux dépourvus de traits particuliers (les pionniers, les héros du travail, les écolières se fabriquent en série). D’où la tristesse profonde de ce monde merveilleux : toute fraîcheur est ici postiche, l’original étant déjà son propre duplicata, et l’émotion vécue, son propre monument.

Aussi « rêves éveillés » qu’ils soient, ces coupes à vif dans le mort nous placent devant la grande énigme, dans une lumière doucereuse de carte postale géante : une idéologie révolutionnaire re- tournée en temple de fétichisme, la société la plus passéiste de l’univers industriel ; le matérialisme le plus intransigeant débouchant sur l’idéalisme le plus niais ; l’athée prométhéen sur le saint sul- picien ; Maïakovski sur Déroulède. Cette inversion donne à réfléchir. Sur nous-mêmes peut-être, aujourd’hui même.

Quand le communisme du xxe siècle aura quitté l’univers étroit et myope des « sciences politi- ques » pour prendre la place qui lui revient dans notre musée de l’Homme, soyons sûrs d’une chose : l’œuvre de Fanti, sans exclure ses travaux d’aujourd’hui, fera emblème et référence.

Regis Debray, janvier 2011