TEXTES

Il s’agit de cheminer quarante-deux ans en compagnie de Lucio Fanti. De le suivre le long d’un panorama où se déploient, sur la toile et sur la scène, les constructions, les ciels, les eaux, les barques, les arbres, les brumes, les voies lactées et les nuits, avec cette netteté étrange qui signale à coup sûr les paysages inédits de son pays de peintre. Le voyage mènera de l’époque russe à la saison des raisins.
(…)
Ses premiers tableaux seront « russes ». (…). Il y a ces squares inertes où veille la statue de Lénine et des jeux de ballon dans les hautes herbes, entre garçons et filles en maillot rayé, aux cheveux d’or et aux grands fronts, sur les rives de la Neva. Ces peintures, où le postréalisme et le postsocialisme font bon ménage, habitées de mélan- colie et d’insolence silencieuse, vagabondent sur l’échec d’un espoir : « À l’époque, je pensais tranquillement que la famille était la muséification de l’amour et que l’Union soviétique était la muséification de la Révolution ».
Après Londres, il vient vivre à Paris. En 1968, il rencontre des peintres de la Jeune Peinture, auxquels Francis Biras a frayé un passage à la Ruche, une cité d’ateliers située non loin des anciens abattoirs de Vaugirard. Il y a Arroyo, Brusse, Chambas, Farrell, Pignon-Ernest, Rieti, Rougemont, Tongiani, des arbres, des chats. Au début des années soixante-dix, Lucio Fanti s’ins- talle définitivement à la Ruche.
(…)
Dans la « période russe », il s’est inspiré de lieux, de situations ou de paysages préexistants. Désormais, c’est son monde à lui qui préexiste. Maïakovski lui assure le passage à lui-même. Il peint des barques échouées contre un talus de rivière, il y a des dentelles noires d’arbres en hiver, des soleils éteints, des éclairs dans un ciel violet, des instants sans fin : « La barque de l’amour s’est brisée contre la vie quotidienne ».
(…)
Au théâtre, Lucio Fanti est arrivé les poches pleines d’énergie. Jean-Pierre Vincent et Jean Jourdheuil l’ont appelé pour réaliser le décor de Woyzeck. L’idée était de travailler avec un peintre totalement étranger au théâtre, donc forcément étranger aux habitudes des professionnels du spectacle. Une occasion rêvée de jeter un pont entre la poésie et l’histoire, vingt-sept ans durant, à l’occasion d’une trentaine de mises en scène. Lucio Fanti est allé à longs pas mesurés semer des images sur les scènes d’Europe. À Cardiff pour l’Otello de Peter Stein, qu’il retrouvera à la Schaubühne de Berlin, pour The Hairy Ape, Phèdre et Falstaff. Il y aura un autre Otello avec Olmi et Abbado à Salzbourg, et l’on pourrait aussi parler de cette première de La Traviata à Paris, au Châtelet (Klaus Grüber et Antonio Pappano), où il eut le bonheur, en tenant la main de Grüber, de saluer le public sous les hurlements des puristes en proie à la crise de nerfs.
(…)
Une des plus énigmatiques manipulations de lumière auxquelles se soit livré Fanti est, en 1990, cette série de tours de magie en bronze, où l’on voit une source lumineuse, répercutée à travers le désordre d’un labyrinthe d’éclats telluriques, venir, après être passée à travers cette matrice minérale, mourir sur le socle de la sculpture en imprimant, à l’encre des photons, le mot « Fin », ou le mot « Lune », « Théâtre », ou encore l’ombre claire d’une main.
Il répétera l’expérience en passant du bronze au papier d’aquarelle à l’occasion d’une exposition de grands formats dans laquelle il décrit à nouveau ces labyrinthes insolites, bastions disloqués, cloîtres figés, laconiques charades murales. À travers toutes ces organisations, en apparence inachevées mais, en vérité, définitives, le peintre fait passer de la lumière et en débusque la trajectoire.
(…)
La série des vignes noires, ensommeillées d’hiver, est représentative de ces morceaux du pays de Fanti que l’on peut confisquer pour son usage personnel. L’eau, où se reflètent le ciel et le vol d’une compagnie d’étourneaux et où s’alignent les régiments échevelés et tourmentés des vignes noires, rouges, ou d’un gris nocturne et le froid mouillé où s’éteint ce jour d’hiver : plus on regarde, plus le temps ne passe pas.
Dans son atelier de la Ruche, Fanti, faute de place, n’a pas emporté la vigne, mais le raisin. Sur de très grands châssis, il a peint de très gros grains de raisin noir, dont la peau, nimbée de reflets gris ou mauves selon la position de la lune, est couverte de pruine, cette poudre pâle que les feuilles de la vigne, agitées par le vent, viennent balayer en laissant des traces aléatoires qui, par la force des choses, constituent une œuvre originale. Sur l’une de ces toiles grand raisin, on peut voir deux chiens, contemplant en connaisseurs ces grains dont aucun n’est plus important que les autres, dont chacun a été peint avec la même attention et dans la même intention et possède un nom qui n’existe pas.
Aux prochaines vendanges, on guettera Lucio Fanti, artiste qui se ressemble sans s’imiter et qui, d’un trait net, a planté sa tente sur les rives mouvantes de la poésie et y a durablement installé son monde.

Bernard Chapuis, février 2011