TEXTES

La poésie s’efforce de jeter un pont entre l’histoire et la nature, deux continents éloignés : un pont fragile comme un château de carte sur une plage déserte. Lucio Fanti ne cesse de développer ce thème depuis des années, en partant des vers interrompus de Maïakovski, de sa barque qui se brise et sombre. La civilisation de fer pèse sur la poésie, cette émanation indocile qui voudrait retourner à l’état de nature, rétablir une continuité perdue, retourner dans le sein de la totalité des choses. Mais la nature existe-t-elle encore ? Déjà, pour prendre contact avec elle le peintre a recours à une première médiation culturelle : la photographie, pour transformer les formes naturelles devenues emblème en un emblème au second degré, par la prévision amoureuse du rendu pictural. Un emblème comme composition d’emblèmes château de cartes qui veut contenir la complexité du monde, existence et histoire et nature, seule construction possible en son équilibre précaire. Ensuite tout s’éparpille : les pages écrites, les lettres de l’alphabet, les éléments premiers de la poésie, broyés par le rouleau compresseur de l’histoire, se dispersent sur la mer comme des confettis. Les feuilles des nymphéas deviennent des pages écrites à l’instant où elles se déchirent ; le reflet d’un lampion surgit du fond du miroir d’eau pour rappeler que notre espace vital est une couche mince mais chargée d’une intensité inépuisable.

Italo Calvino, 1980