TEXTES

Lucio Fanti est un peintre qui « annonce la couleur ». Quand on lui demande ce qu’il peint, il répond (et d’ailleurs, il suffit de regarder ses toiles) : « L’Union soviétique ». Pas moins. Et si on lui demande pourquoi, il répond par sa propre vie. Il a été élevé par des parents communistes dans la ferveur de l’URSS, qu’il connut à quatorze ans, tout un été (1960) dans un camp de pionniers, où commence à se forger cet « homme nouveau » dont l’idéologie soviétique a besoin de croire qu’il existe pour être quitte à l’idée qu’elle se fait du socialisme, et pour bien tenir en mains les enseignants et leurs pupilles. Pourquoi ne pas peindre l’Union soviétique ? Pourquoi ne pas chercher sa propre peinture dans l’Union soviétique, dans ses « images de soi » et dans sa réalité ? Il faut bien commencer, et quelque part. Il y a une enfance, et si elle dure dans l’homme, ce peut être pour des raisons d’homme.

Mais que peut bien vouloir dire un projet aussi démesuré que « peindre l’Union soviétique » ? Lucio Fanti n’a pas promené son chevalet parmi les plaines, les monts, les fleuves, les villes et les peuples de l’URSS. Paradoxe : c’est à Paris qu’il peint dans un atelier silencieux de la Ruche. Et que peint-il ? Il peint des sculptures, il peint des peintures, il peint aussi des « sujets » (la famille, le dimanche sur l’herbe, l’entrée du camp des pionniers, etc.) toujours sur photographies. Des photogra- phies soviétiques, naturellement, qui photographient des sculptures (Lénine, Maïakovski, etc., en buste ou en pied), des peintures (Lénine en déportation), des objets de musée (la table, la lampe de
Lénine en Finlande, le fauteuil de Lénine en Sibérie), ou la famille, un dimanche, sur l’herbe, etc. Un bon hégélien dirait : « Lucio Fanti peint la conscience de soi de l’Union soviétique. » Un marxiste dirait : « Lucio Fanti peint l’idéologie soviétique officielle de l’URSS : le type d’identité dont l’Union soviétique a besoin de se doter pour assurer l’unité officielle de ses citoyens et de ses peuples. »

Et si on demande : mais comment donc faire pour peindre une idéologie ? Lucio Fanti répond en peignant des photographies soviétiques officielles, composées par des photographes attentifs à leurs devoirs idéologiques. Sans doute l’idéologie soviétique officielle « existe » aussi dans de tout autres formes que dans la forme d’images photographiques. Mais elle « existe » aussi dans ces images, dans le traitement du « sujet », dans le symbolisme des personnages, dans le cadrage, le type de paysage, dans les statues qui peuplent les jardins, dans les statues et les tableaux qui habitent les demeures.

On ajoutera naturellement que, pour peindre une idéologie, et que ça se voie, que donc on voie que c’est une idéologie et qu’elle marche trop droit pour ne pas être boiteuse, il ne suffit pas de simplement reproduire une image : une image chargée d’idéologie ne se donne jamais à voir comme de l’idéologie en image. Il faut la travailler pour produire en elle cette minuscule distance intérieure qui la déséquilibre, l’identifie et la dénonce. Lucio Fanti pratique ce décalage implacable dans le silence de procédés variés : soit l’insistance sur l’insolite du non-insolite, soit le deuil ou la violence de la couleur, soit l’étrangeté de quelques papiers volant au ras d’une immense plaine accablée d’un ciel d’orage, ou d’hommes qui, sur la neige, lisent, et des feuilles s’échappent de leurs livres, soit même l’absence, témoins ces gigantesques pylônes de l’électrification du communisme à qui manquent seulement les soviets ! Mais les arbres d’un bois ont pris la place des hommes.

Qu’est-ce qui fait « travailler » Fanti sur les images de l’idéologie ? Il répond sans détour, et ses tableaux répondent : Maïakovski. Derrière toute cette iconographie soviétique, qui a statufié, avec sa propre idéologie, le visage et le corps du poète, il y a ce poète même qu’aucun granit du monde ne peut réduire en pierre. Car il a parlé, forcé les mots à dire le vrai et s’est tué. Le souffle coupé d’un poète est encore un poème, qui dit pourquoi il acceptait de vivre. Les écrits s’envolent, les paroles durent et le temps passé les rend plus dures que le métal. Lénine, Maïakovski : leurs statues chez Lucio Fanti sont comme des fantômes surgissant d’une surprenante légèreté de la brume d’hiver, abandonnées dans le deuil des arbres nus. Quelques mots d’un mort, bien mort, toujours vivant dans ce qu’il dénonçait : voilà de quoi révoquer toutes les images officielles d’un monde, et du monde.

Certes, Lucio Fanti ne tire pas « les leçons » de drame inscrit dans le conformisme de ces images.
Il n’entend rien d’autre que de le vivre lucidement : voyez ! Voyez comme Maïakovski lui-même n’a pas « vu » puisqu’il a dit, d’un vers banal, quelque chose comme : « La barque de la poésie s’est brisée contre la vie quotidienne ». Car si la vie quotidienne n’est pas un mythe, c’est qu’elle porte un autre nom… C’est sans doute pourquoi Lucio Fanti se reprend lui-même à plusieurs fois pour le dire, mais comme en vain : quand cet adolescent rêveur ou las, adossé contre un arbre, attend la barque au loin qui, entre ciel et lac, ne parviendra jamais à la rive. L’homme tourmenté et maître de
son art qui les peint est lui-même, à son insu peut-être, dans le tableau ou sa répétition.

Mais alors, l’Union soviétique n’est qu’un détour ? Oui, dirait Lucio Fanti qui, en dernier mot, ne peint que des clichés pour que ça se voie : les clichés des photographes quadrant-composant au 1/1000 de seconde les clichés idéologiques, où certaine poésie même trouve à glisser sa platitude. Sommes-nous en URSS ou ici ? À la limite, la question n’a plus de sens. Lucio Fanti dirait : l’URSS m’est un détour nécessaire, pour parler de nous, de moi. Certes, mais pourquoi nécessaire ? Irrésistiblement me vient alors en mémoire le mot d’un ami soviétique : « Je ne quitterai jamais ce pays, incomparable pour comprendre car les choses s’y voient à nu, le vrai comme vrai, le faux comme faux, et chaque mot y porte à conséquence. Interdit de jouer avec les mots ». Interdit de jouer avec les images. Lucio Fanti le sait, qui « joue » avec les clichés, non pour s’en jouer, mais les faire voir à nu. Il n’y a que les rois nus qui règnent.

Louis Althusser, Paris, mars 1977